Isr et défense ne sont pas incompatibles
- Philippe Dupuy
- il y a 3 jours
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Par Philippe Dupuy, président
La politique du gouvernement américain et la situation en Ukraine poussent la France et l’Europe à reprendre en main leur défense militaire depuis le début de l’année. Cette décision n’est pas sans conséquence pour le budget de l’Etat et les entreprises du secteur de la défense. Côté Etat, il faudra financer la commande publique de matériel à destination des armées.
Côté entreprises, pour répondre dans les plus brefs délais à cette demande, il faudra augmenter la capacité de production impliquant l’achat de machines-outils voire la construction de nouvelles usines. D’où viendra l’argent ?
Pour l’Etat, l’équation est assez simple. Le budget de fonctionnement du ministère de la Défense représentait en 2024 déjà plus de 10% du budget de l’Etat dont un tiers pour la seule commande de matériel. L’augmentation de cette commande passe inéluctablement par une augmentation du budget du ministère et de son besoin de financement. Du déficit public et de la dette supplémentaires si les budgets des autres ministères ne sont rognés. Mais cette dette pourrait être une nouvelle opportunité pour la France et l’Europe. Puisque le projet de réarmement est de dimension européenne son financement pourrait l’être aussi. La commission européenne a déjà lancé des emprunts communautaires pour financer la reprise d’activité après la crise du Covid ou encore pour financer son plan de transition énergétique. Pour l’instant, tous les pays ne sont pas alignés mais les discussions politiques en ce sens vont bon train.
Pour les entreprises du secteur de la défense, l’équation est plus complexe. Elles ont besoin de capital pour répondre à la demande de l’Etat car sans capital pas de capacité de production supplémentaire. Or les entreprises du secteur, la « base industrielle et technologique de défense » (BITD) qui recouvre en France 9 grands groupes industriels comme Thalès ou Airbus et 4000 PME a d’ores et déjà des difficultés de financement bien établies (rapport Plassard de 2024 https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/16/rapports/cion_fin/l16b2244_rapport-fond) aussi bien pour l’endettement bancaire que pour la levée de capitaux propres (actionnariat). Les banques et les investisseurs incluent désormais très souvent des critères éthiques dans leurs choix ce qui exclue de facto le secteur de la défense. Faut-il donc abandonner l’investissement socialement responsable (ISR) et les critères ESG pour pouvoir financer la défense ?
La réponse est non. Aucune réglementation européenne ne conduit à exclure le secteur de la défense du périmètre d’investissement des fonds de placement. Ni les réglementations SFDR ou CSRD qui encadrent la diffusion et l’utilisation de données extra-financières ni le label ISR en France ne limitent la capacité des investisseurs à soutenir la défense. En revanche, il semble que banquiers, assureurs et sociétés de gestion de portefeuille s’imposent des limites bien plus strictes en la matière et communiquent dessus. Il vrai que les fonds ISR sont régulièrement accusés d’éco-blanchiment (greenwashing) et que les institutions financières s’appliquent parfois des règles encore plus strictes que la norme pour améliorer leur image.
La situation géopolitique actuelle pourrait néanmoins remettre en question cette approche et faciliter le financement de la défense. C’est par exemple le cas de la banque suédoise SEB AB qui, dès mars 2022, a déclaré revenir sur sa politique limitant le financement de l’industrie de la défense. Dans le même esprit, Euronext a décidé de maintenir il y a quelques jours Airbus, Safran et Thalès, trois acteurs majeurs de la défense, dans l’indice CAC 40 ESG. Il y a fort à parier que dans d’autres circonstances la décision aurait été tout autre.
Dernière initiative en date, la Banque Publique d’Investissement va lancer un fonds qui va permettre de flécher l’épargne des Français, sur la base du volontariat, vers l’industrie de la défense. Ce fonds dont le fonctionnement sera proche d’un PEA pourrait offrir un rendement important contre l’obligation de rester investi au moins 5 ans sur des titres d’entreprises du secteur de la défense. Enfin, pour ceux qui préfèrent garder un accès continu à leur épargne, plusieurs établissement financiers commercialisent d’ores et déjà des fonds de type ETF principalement investis en actions d’entreprises du secteur.
Flécher l’épargne des Français vers la transition énergétique, vers l’industrie de la défense ou l’innovation le sujet n’est pas nouveau. En 1894 déjà, la loi Siegfried a orienté la collecte du livret A vers le logement social, les grands emprunts nationaux ont soutenu l’effort de guerre dans la première moitié du XXème siècle et l’emprunt Sarkozy en 2009 a financé l’innovation et la croissance. La donne est différente cette fois-ci, l’emprunt pourrait être communautaire mais resurgit quand même l’idée d’un livret défense ou d’une réorientation de l’utilisation du livret A. L’avenir nous dira quelle aura été la réaction des Français alors qu’un sondage récent d’Odoxa montre que 58% d’entre eux ne sont pas favorables à l’utilisation de leur épargne pour financer la défense.
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